La toupie

 

Ce qu’est la toupie

 

Ce qu’est la toupie, c’est cette idée-là, inaltérable, chuchotée par l’inconscient dans un murmure continu.

La toupie est à l’esprit ce que la colonne vertébrale est au corps : l’ensemble des choses s’articulent autour d’elle. Mais tandis que le corps est physique, observable, palpable, objectifiable… L’esprit, lui, ne se laisse saisir qu’en infime partie, au fur et à mesure de quelques dissections subjectives.

 

Et alors même que la toupie agit, tel un marionnettiste sur le sujet habité, celui-ci peut passer sa vie entière dans l’ignorance de son existence.

 

Vivre avec une toupie

 

Lorsqu’un sujet est habité par une toupie, ainsi va sa vie: l’ensemble des pensées survenant au sein de son esprit, l’ensemble des actions s’inscrivant dans son espace sensible, s’articulent autour de la toupie et accélèrent son mouvement. Ni le plus rationnel des discours -quand bien même prononcé par le plus éloquent des orateurs-, ni la plus exemplaire des démonstrations mathématiques -quand bien même effectuée par le plus brillant des scientifiques-, ne vient jamais, jamais, décrédibiliser l’idée animant la toupie. Il n’est rien, ni dans le monde du réel ni dans celui de l’imaginaire, qui ne lui donne toujours et systématiquement raison.

 

Dans l’espace-temps du réel terrestre, les frottements de l’air finissent par avoir raison de la lancée de la toupie. Elle ralentit, vacille, puis s’effondre contre le sol par effet de gravité. Dans l’espace-temps de l’inconscient, il n’y a pas d’air. La toupie tourne, tourne, tourne, et tournera, jusqu’à ce que le monde au sein duquel elle existe cesse d’exister. A moins qu’une force particulière ne vienne la faire vaciller.

 

L’idée contenue dans ma toupie 

 

Ma toupie tourne, tourne, tourne. Elle rit, elle chuchote, elle hurle. Elle exprime en permanence cette même idée, à l’intérieur de moi : je suis une saleté.

 

Une saleté: quelque chose qui prend place sur une surface, dans un espace, au sein duquel elle n’est pas désirée, et qui devrait donc être éliminée. Idéalement, le plus tôt possible, avant qu’elle ne salisse son environnement.

 

Cette certitude est la colonne vertébrale autour de laquelle je me suis construite. Pas un seul des événements vécus au cours de ma vie n’est venu affaiblir durablement la puissance de cette croyance.

 

Chaque bruit, chaque silence,
Chaque regard, chaque absence,
Chaque défaite, chaque victoire,
Chaque fête, chaque déboire,
Chaque coup, chaque caresse,
Chaque « merci », chaque maladresse,
Chaque jour, chaque nuit…

 

La toupie tourne, tourne, tourne, tourne, tourne, tourne, tourne, tourne…

 

Comment je vis avec cette toupie-là
 
De fait, on n’aime pas une saleté.  
On croit l’aimer, avant de réaliser qu’elle est une saleté. 
Au premier «Je t’aime», le compte à rebours est lancé. 
Tic-tac-tic-tac…
Combien de temps la mascarade tiendra-t-elle ? Combien de jours, combien d’instants encore, avant que n’éclate la vérité ? 
Mieux vaut tout foutre en l’air le plus tôt possible, se tirer en courant avant qu’il ne soit trop tard. 
Une fois que les gens comprennent que l’on est une saleté, il n’y a pas de retour en arrière: on est condamné.
 
Heureusement, tous les ans, il y a l’été. 
Même les saletés adorent l’été. 
L’été, les gens sont tellement contents. 
Le soleil brille, et les êtres brillent avec lui, ils renvoient sa lumière. 
Une lumière tellement puissante et aveuglante qu’elle parvient à donner de la beauté à la saleté. 
Dans cette joie de l’été, dans cette effervescence et cette insouciance, une mélodie se crée. 
Une mélodie dans laquelle il y a des rires. 
La mélodie des rires pleins de soleil vient étouffer le bruit de la toupie qui tourne, tourne, tourne, tourne… 
Et alors, pendant quelques semaines, je me mets à tourner à mon tour. 
Je danse. 
Et je ris. 
Et je suis heureuse. 
Je n’entends pratiquement plus la toupie. 
Je me dis que cette fois-ci, je vais la faire taire pour de bon.
 
Revoilà l’automne. 
Je vois la nuit tomber. 
C’est sur moi qu’elle tombe. 
Elle m’écrase de tout son poids. 
Il y a de moins en moins de rires, autour et au-dedans de moi. 
A nouveau, le bruit de la toupie qui tourne couvre tous les autres bruits.
 
J’essaye de trouver la force,
la force de faire vaciller la toupie.
 
Mais pour avoir de la force,
il faudrait cesser de penser que je suis une saleté.

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